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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

TAÏWAN RESTE UNE SOURIS AVEC LAQUELLE JOUE PÉKIN

 

L'île a une nouvelle présidente, la première femme à accéder à ce poste dans le pays. Mais sa marge de manoeuvre sera toujours aussi étroite tant que Pékin ne voudra reconnaître qu'une seule Chine.

 

Tsai Ing-wen est depuis le 20 mai la nouvelle présidente de la République de Taiwan.
Élue en janvier 2016, avec 60% des voix, la candidate du Parti démocratique progressiste (PDP) est la première femme à accéder à ce poste dans son pays.
En 2001, à Kaohsiung, alors qu'elle était ministre des Affaires continentales dans le gouvernement de Chen Shui-bian, indépendante de tout parti politique, cette petite femme souriante et pressée défendait bec et ongles, dans un hôtel de la ville, l'indépendance de Taiwan vis à vis de la Chine devant une poignée de journalistes étrangers.
Séparée du continent depuis 1949, date à laquelle les nationalistes du Kuomintang (KTM) s'y étaient réfugiés pour fuir les communistes, l'île et ses 23 millions d'habitants est aujourd'hui bel et bien indépendante. Elle organise ses propres élections présidentielles et législatives. Elle dispose d'un gouvernement à part entière. Mais la Chine la considère toujours comme partie intégrante de son territoire.
Une seule Chine
Après de nombreuses passes d'armes plus ou moins violentes, un consensus a été conclu en 1992 entre Pékin et Taipei, stipulant qu'il n'y avait qu' "une seule Chine", tout en laissant à chaque gouvernement le choix d'interpréter le traité comme il l'entend.
Du coup, les pays étrangers qui reconnaissent la Chine n'ont pas de relations diplomatiques avec Taiwan. Ils n'ont pas d'ambassade mais un simple "bureau de représentation". C'est le cas de la France. Et Taipei n'a de véritables ambassadeurs que dans une vingtaine de pays, essentiellement en Afrique et en Amérique du Sud.
Que va faire Tsai Ing-wen? Dans son discours d'intronisation, elle s'est montrée parfaitement claire. Elle prône un "dialogue positif". "Les relations entre les deux rives du détroit font désormais partie intégrante de la construction de la paix et de la sécurité collective dans la région".
Statu quo
Les Taïwanais, quand on les interroge, souhaitent d'abord la paix. Le statu quo leur convient très bien. "Nous sommes tous chinois et qu'on nous laisse vivre comme on l'entend d'un côté comme de l'autre", disent-ils. Et surtout pas question d'accepter un jour la formule "un pays deux systèmes" appliquée à Hongkong, qui lui laisse la liberté économique mais pas de pouvoir politique.
Le président sortant, Ma Ying-jeou, se voulait le porte drapeau du rapprochement bien compris avec la Chine. Il avait ratifié en 2010 le "Cross-strait economic coopération framework agreement" (ECFA). Un accord de coopération ambitieux, qui autorise l'île à délocaliser en Chine ses activités de haute technologie et permet à la Chine de prendre des participations dans ses fabricants d'écrans et de semi-conducteurs à hauteur de 10% du capital. Dans des secteurs moins sensibles de l'industrie, ces parts peuvent atteindre 30%. Aujourd'hui pas moins de 80 000 entreprises de Taiwan sont installées sur le continent. Elles y emploient 800 000 Taïwanais et l'île a investi pas moins de 300 milliards de dollars en Chine. La moitié des 10 millions de touristes venus à Taïwan l'an dernier étaient chinois.
Mouvement des "Tournesols"
Mais en mars 2014, le mouvement étudiant des "Tournesols", hostile à l'emprise économique croissante de la Chine, a provoqué le blocage du Parlement pendant 3 semaines. L'île dépend à hauteur des deux tiers de son PIB (produit intérieur brut) de ses exportations. Et la Chine à elle seule en absorbe 40%, devant les États-Unis (11%) et l'Union européenne (8,4%). Elle est aussi son premier fournisseur (20% de part de marché), suivie par le Japon (15,2%) et les États-Unis (10%).
Résultat, quand l'économie chinoise ralentit, Taïwan plonge. En 2015 ses exportations globales ont reculé de 11% en valeur. Et la croissance du pays s'est vue laminée à 0,75%, contre 3,7% en 2014. Pour 2016, le gouvernement l'a ramenée au début de l'année de 2,3% à 1,4%.
Baisse des taux
Les investisseurs taïwanais commencent à sérieusement s'inquiéter et redoutent de nouvelles tensions entre Pékin et Taïwan. Ils pensent même que la Banque centrale va devoir diminuer ses taux d'intérêt en juin prochain pour relancer l'économie de l'île.
C'est la raison pour laquelle Tsai Ing-wen, plutôt que de mettre de l'huile sur le feu, préfère botter en touche et regarder ailleurs.
Au total, l'Asie représente 70% des clients de Taiwan et 59% de ses fournisseurs. Il suffirait dès lors, à ses yeux, de rebattre les cartes. 
Ses deux principaux chevaux de bataille seront donc désormais l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est), dont font notamment partie la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie et Singapour, et l'Inde.
Cap au Sud
Cette politique du "nouveau départ vers le Sud" s'articule autour d'un plan de 5 ans destiné à multiplier les échanges industriels et commerciaux, culturels, de recherche et d'éducation. Elle pense que les hommes d'affaires ont besoin de nouveaux marchés spécialement dans cette partie du monde.
Mais la partie n'est pas gagnée.
La Chine est également le plus gros marché des principaux pays de l'Asean, tandis que cette dernière n'a pas de relations diplomatiques avec Taïwan, fait remarquer le directeur de l'Institut taïwanais de recherche et de prévision économiques, cité par Channel News Asia.
En clair, cela revient à dire que Taïwan ne pourra réellement développer ses relations avec l'Asean et l'Inde que si Pékin le veut bien. Taipei reste une souris avec laquelle joue la Chine.
 
 
Arnaud Rodier, mai 2016