Restons connectés

 

L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LES ROCHERS DE LA COLÈRE

 

Spratleys, Paracels, atoll de Scarborough, Senkaku, ces rochers dont beaucoup n'émergent qu'à marée basse, sont l'enjeu d'un incroyable bras de fer dans les mers d'Asie.

 

Ce sont de gros cailloux perdus au milieu de la mer. Comme les pions noirs et blancs d'un jeu de "go" où l'on construit petit à petit des territoires.
Ce jeu, popularisé par le Japon, est né en Chine. Le "weiqi", mot à mot le jeu d'échec qui vise à encercler. En règle générale on ne capture pas tout suite les pierres délicatement manipulées entre l'index et le majeur. Elles sont "prisonnières" jusqu'à la fin de la partie. C'est alors qu'on les enlève et que l'on compte les points.
Spratleys, Paracels, atoll de Scarborough, Senkaku, ces bouts de rochers dont certain n'émergent qu'à marée basse, sont l'enjeu d'un incroyable bras de fer entre la Chine, le Japon, la Corée du Sud, la Malaisie, les Philippines, Taïwan et le Vietnam.
Pas de fondement juridique
Pékin a fermé pendant trois jours une large zone de la mer de Chine près de Hainan pour des manoeuvres militaires, interdisant à quiconque d'y pénétrer. C'est sa réponse à l'arbitrage rendu le 12 juillet par la cour de La Haye, saisie il y a plus de trois ans par les Philippines, rejetant les prétentions de la Chine  sur cette région en jugeant qu'elles n'ont "aucun fondement juridique".
La règle est simple. La Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer, ratifiée par 167 États, dont tous ceux en cause sauf Taïwan, fixe à 200 milles marins (370,4 kilomètres) la limite des eaux territoriales. Or l'atoll de Scarborough, situé à 650 kilomètres du territoire chinois, fait incontestablement partie de la "zone économique exclusive" des Philippines.
Feuille de papier gâchée
Mais Pékin ne veut rien entendre. Cet arbitrage n'est à ses yeux qu'une "feuille de papier gâchée" et le gouvernement communiste, comble de l'ironie, soutient que les îles de mer de Chine "font partie de (son) territoire depuis l'antiquité". "Les intérêts maritimes de la Chine ne sauraient sous aucune circonstance être affectés par cette décision", insiste le président Xi Jinping. Au nom de quoi ses revendications couvrent pas moins de 90% de la mer de Chine méridionale!
Le calcul des Chinois est vite fait. La moitié du trafic maritime mondial transite par cette zone qui représente plus de 4 500 milliards d'euros de fret chaque année. Pas question de la laisser lui échapper.
Travaux gigantesques
En plus des ressources en poissons qu'il recèle, le sous-sol de ces rochers convoités abriterait de surcroît des gisements potentiels considérables de pétrole, de gaz naturel et de métaux rares, même s'il n'est pas prouvé qu'ils soient exploitables de manière rentable. Mais il n'en faut pas plus pour que 5 États, outre la Chine, s'y intéressent: le Vietnam, la Malaisie, Brunei, les Philippines et Taïwan. Et, du coup, tout le monde les "poldérise", construisant des terres artificielles pour agrandir les îles et les faire mieux ressortir de la mer.
Des îles Paracels aux îles Spratleys, des travaux gigantesques ont été entrepris par les chinois, phares, ports, pistes d'atterrissage, installations radars, des équipements à la fois civils et militaires. C'est la stratégie du fait accompli. Mais ils ne sont pas les seuls à l'appliquer.
Au mépris de l'environnement
Sur sept des îles Spratleys, qu'ils appellent Kalagan, les Philippins plantent des cocotiers, remblaient les terres et installent leurs troupes. Le Vietnam en fait autant, de même que la Malaisie. Au mépris, bien souvent de l'environnement, selon l'Asia Maritime Transparency Initiative (AMTI) basé à Washington.
Au nord, ce n'est pas mieux.
Les îles Senkaku, dans la mer de Chine orientale, huit au total, sous contrôle japonais, sont revendiquées par Taïwan et par la Chine populaire. Difficile de trancher, elles se trouvent à 140 kilomètres de l'îlot de Pengjia appartenant à Taïwan, à 170 kilomètres de l'ïle japonaise d'Ishigaki et à 355 kilomètres de Wenzhou en Chine. Pour tous donc dans la zone des 200 milles marins.
Même chose pour les île Dokdo-Takeshima qui divisent la Corée du Sud et le Japon. Appelés rochers Liancourt à l'origine, du nom du bateau français qui les a découvertes au XIXe siècle, leur enjeu est stratégique. Si le Japon parvenait à s'en emparer, cela lui donnerait une zone économique de 300 kilomètres carrés qui lui permettrait d'empêcher les Coréens d'y pêcher.
Mer de l'Est ou mer du Japon?
Corée et Japon qui, de toute manière, n'arrivent pas à s'entendre sur le nom de la mer qui les sépare. Mer de l'Est ou mer du Japon? Sur toutes les cartes récentes, c'est la mer du Japon. Mais sur des documents plus anciens, c'est la mer de l'Est ou même la mer de Corée. Résultat, quand on parle de mer de l'Est dans un article, on reçoit aussitôt une lettre de protestation de l'ambassade du Japon. Et si c'est la mer du Japon, la protestation vient automatiquement de l'ambassade de Corée.
L'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est), dont font partie Brunei, la Birmanie, le Cambodge, l'Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam, et dont la Chine, le Japon et la Corée du Sud sont des membres associés, pourrait parfaitement se saisir du dossier au nom du droit international pour la sécurité maritime.
Malheureusement elle n'a pas de pays chef de file pour prendre une telle décision. Décision à laquelle naturellement Pékin s'oppose farouchement. L'été pourrait être chaud dans les mers d'Asie.
 
 
 
Arnaud Rodier, juillet 2016