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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

Asean, le dernier salon où l'on cause

 

L' Asie du Sud-Est n'est vraiment pas prête à construire le marché commun dont elle rêve. Et la Chine en profite pour accroître son emprise sur la région.

 

"Fils de pute". C'est malheureusement tout ce que l'on risque de retenir du sommet annuel de l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est) (1) qui s'est tenu mi-septembre à Vientiane, la capitale du Laos.
L'insulte, lancé par le nouveau président philippin Rodrigo Duerte à l'encontre de Barack Obama, qui dénonçait le non respect des droits de l'homme dans l'archipel, illustre bien la cacophonie qui règne en Asie du Sud-Est.
Depuis son arrivée au pouvoir, en mai 2016, la campagne du gouvernement contre la criminalité et la drogue a fait 2 400 morts aux Philippines. Un millier de personnes tuées sans discernement par la police. Et 1 400 meurtres commis par des soi-disant justiciers privés qui règlent leurs compte privés.
Dans ce pays, où l'église catholique interdit la contraception et l'avortement, la drogue et la prostitution sont à tous les coins de rue. A commencer par celle des enfants, vendus par leurs parents à proximité des grands hôtels de Manille dès que la nuit tombe.
Rodrigo Duarte s'en fiche. Droits de l'homme ou pas, il compte sur la croissance de 6,4% de son pays cette année pour attirer les investisseurs étrangers. Et l'Asean toute entière tire un voile pudique sur les dissensions qui la minent.
Plan directeur 2025
A Vientiane, elle a adopté sans broncher un plan directeur pour 2025 visant à doper la "connectivité régionale". Elle promet d'aider les investisseurs "à saisir les opportunités dans le domaine des infrastructures durables en améliorant la préparation des projets, en renforçant la productivité des infrastructures et en soutenant les villes via des pratiques durables". Elle entend créer de "nouveaux cadres réglementaires" pour améliorer la compétitivité des dix pays membres de l'association, notamment dans le domaine des services numériques. Elle assure être capable d'y consacrer 625 milliards de dollars d'ici 2030. Elle veut enfin développer le tourisme en assouplissant les délivrances de visa, avec pour objectif d'attirer 150 millions de visiteurs hors Asean à l'horizon 2025.
Des grands projets sut la comète, mais rien de neuf en réalité.
L'Asean pèse sur le papier 2 500 milliards de dollars de PIB (produit intérieur brut) et pourrait devenir la quatrième économie mondiale en 2050. Mais qu'y a-t-il de commun entre la richissime Singapour et le Laos, privé d'accès à la mer, et la Birmanie à peine sortie de la dictature? Rien.
Pékin annexe toutes les îles
"L'Asean est trop souvent perçue comme un simple salon où l'on cause", souligne le cabinet d'économistes Capital Economics. "Il y a peu de chances qu'elle devienne un marché unique et une base de production capable de rivaliser avec la Chine".
Chine dont l'association a soigneusement évité de parler dans le communiqué final de son sommet. Elle fait pourtant partie, tout comme le Japon et la Corée du Sud, des "membres associés" au sein de l'Asean+3. Mais ses revendications territoriales dans la région sèment un vent de panique.
Pékin annexe petit à petit toutes les îles de la mer de Chine méridionale, îles revendiquées par les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Brunei. Des cailloux, mais ils sont des sources potentielles d'hydrocarbures et de métaux rares et, surtout, ils délimitent une zone maritime par laquelle transitent chaque année 5 000 milliards de dollars de commerce mondial.
Droit dans le mur
Autour du récif de Scarborough, revendiqué par les Philippines, Pékin construit un vaste île artificielle à des fins tout aussi commerciales que militaires. Les Chinois démentent et la Premier ministre Li Keqiang soutient que "la Chine considèrera toujours l'Asean comme une puissance importante pour la préservation de la paix régionale". Mais les photos prises par satellites ne laissent aucun doute sur les travaux en cours. Pistes d'atterrissage, routes, ports,  Pékin installe une base stratégique à 230 kilomètres de l'île philippine de Luzon où sont installées de longue date de très importantes forces américaines.
Au total, les prétentions de la Chine englobent pas moins de 90% des 3,5 millions de kilomètres carrés de la mer de Chine du Sud.
Et pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, la Corée du Nord tire en toute impunité son cinquième missile nucléaire, le plus puissant jamais lancé. Une provocation à laquelle les États-Unis, la Chine, la Russie ne savent plus quoi répondre.
L'Asean fait penser à une Europe malade qui va droit dans le mur.
 
(1) Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam.
 
 
 
Arnaud Rodier, septembre 2016